Simone Kahn a 78 ans quand on lui demande ce texte pour le catalogue de l’exposition « Le Cadavre exquis, son exaltation – de 1925 à 1936 » à la Galleria Schwarz de Milan du 5 au 28 février 1975. Dirigée par Arturo Schwarz entre 1954 et 1975, la galerie du critique et collectionneur milanais est une des plus engagées dans la promotion du surréalisme international en l’Italie, et une des rares à entretenir des rapports directs avec les membres du groupe français, couramment invités pour des expositions ou la rédaction des textes pour les catalogues. Même s’il semble que Simone Kahn n’ait pas entretenu des rapports commerciaux avec la galerie Schwarz, l’appel pour cette contribution représente une précieuse et rare reconnaissance de la part de Schwarz de son rôle en tant que membre du groupe surréaliste, lui permettant ainsi de s’inscrire dans l’historiographie du mouvement. Dans ce court texte, Simone Kahn rappelle les origines de la pratique du Cadavre exquis, ainsi que l’exaltation que cette découverte porta au sein du groupe. AE
Ce texte, signé Simone Collinet, figure, en trois langues1, dans le catalogue de l’exposition « Le Cadavre exquis, son exaltation – de 1925 à 1936 », Milan, Galleria Schwarz, 5-28 février 1975, p. 30-31.
C’est au cours d’une de ces soirées de désœuvrement et d’ennui qui furent nombreuses au temps du surréalisme – contrairement à ce qu’on se représente rétrospectivement- que le Cadavre exquis fut inventé.
L’un de nous dit : « Si on jouait aux « petits papiers », c’est très amusant. » Et on joua aux « petits papiers » traditionnels. Mr. rencontre Mme ; il lui parle, etc. Cela ne dura pas. On élargit très vite. « Il n’y a qu’à mettre n’importe quoi », dit Prévert. Au tour suivant, le Cadavre exquis était né. Sous la plume de Prévert, précisément, qui en écrivit les premiers vocables, si bien complétés par les suivants ; l’un : boira le vin ; l’autre : nouveau. Une fois l’imagination de ces messieurs déclenchée, on ne s’arrêtait plus. André poussa des cris de joie et vit tout de suite là une de ces sources ou cascades naturelles d’inspiration qu’il aimait tant découvrir. Ce fut un déchaînement. Plus sûrement encore qu’avec l’écriture automatique, on était sûr du mélange détonant. La surprise violente provoquait l’admiration, les rires, soulevait une envie inextinguible de nouvelles images – des images inimaginables par un seul cerveau – issues de l’amalgame involontaire, inconscient, imprévisible de trois ou quatre esprits hétérogènes. Certaines phrases prenaient une existence
agressivement subversive. D’autres tombaient dans une absurdité excessive. La corbeille à papier joua son rôle. On l’oublie.
Il n’en reste pas moins que le pouvoir de suggestion de ces rencontres arbitraires de mots en était si stupéfiant, éblouissant, vérifiait de façon si éclatante les thèses et mentalités surréalistes, que le jeu devint un système, une méthode de recherche, un moyen d’exaltation et de stimulation, une mine de trouvailles
enfin, peut-être une drogue. Un soir, quelqu’un suggéra qu’on mette le même jeu en pratique par le dessin au lieu des mots. La technique de trans mission fut vite trouvée. On pliait le papier sur un premier dessin, en faisant dépasser trois ou quatre lignes au-delà de la pliure. Le suivant devait les prolonger, leur donner forme, sans avoir vu le début. Alors, ce fut du délire. À longueur de soirée, nous nous donnions un spectacle fantastique, avec le sentiment de le recevoir tout en y ayant contribué, la joie de voir apparaître des créatures insoupçonnables, et pourtant de les avoir créées. Cette création naïve et collective posait à nouveau la question de la création artistique – comme le surréalisme le fit à plusieurs reprises. Il est incontestable que la participation de certains de nos grands peintres à ce jeu en firent [sic] naître quelques joyaux. Mais la véritable découverte fut la participation de ceux qui n’avaient pas de talent et l’aptitude à la création qu’il leur offrit en ouvrant en permanence une porte sur l’inconnu.
Texte issu de : Breton, Simone, Lettres à Denise Lévy (1919-1929) et autres textes (1924-1975), édition présentée, établie et annotée par Georgiana Colvile, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2005, p. 285-286.
1 Traduit en anglais et en italien par Nicoletta Lamberti.